Ça fait un moment qu'il n'y a pas eu d'article, je débarque donc avec de la prise de tête, ça vous apprendra. Je rajoute que je n'ai pas encore trouvé d'endroit convenable pour mettre en ligne mes vidéos, mais je donnerai le lien pour les télécharger dès que possible.
Aujourd'hui, j'aimerais poliment m'insurger contre la connerie.
Il est grand temps pour moi de dire que ce que nous avons vu en cours l'an dernier ne doit pas rester une simple analyse qui ne sort pas d'un amphithéâtre. Je veux dire par là que c'est le grain de riz qui fait déborder le bol. Je vais m'attaquer à un mot que tout le monde sort à tort et en travers de la gorge, pour tout expliquer (c'est-à-dire ne rien expliquer, éluder facilement une question), et ce mot est celui de culture. À en croire, depuis que je suis ici, qu'il y a une secte de la culture. Tout le monde y croit, tout le monde la vénère, et elle explique au final plus de choses que la Bible elle-même. Ceci s'explique par la culture. Cette différence est culturelle. Et quand j'entends le mot culture, je sors mon... dictionnaire pour trouver un sens aux insultes qui émergent dans mon cerveau à l'égard de mon interlocuteur.
Pourquoi ça m'énerve ? Parce que ce concept est trop simple et tend à tout expliquer trop facilement sans s'interroger, et n'est pas critiqué, ce qui permet à tout le monde de dire avec aplomb et sérieux des grosses conneries (ou alors des lieux communs, ou dans le meilleur des cas des approximations). J'ai eu l'idée de rédiger cet article après avoir vécu une expérience anthropologique aussi profonde que celles qu'ont dû avoir tous ces grands voyageurs que sont Claude Lévi-Strauss, Albert Londres et autres Stéphane Bern. Dans la salle télé du dorm, j'ai fait la connaissance d'un étudiant chinois, qui s'est présenté à moi par un nom Anglais. Je lui demande donc son nom chinois, pour les mêmes raisons que j'ai évoquées dans un précédent article sur l'adoption de noms étrangers par les Asiatiques. Comme prévu, il me répond qu'il fait ça pour moi qui risque d'avoir du mal à prononcer son nom. Mais cette fois-ci, il ajoute qu'il pense que c'est une différence de culture qui est au principe de ce changement de nom. Selon lui, les Occidentaux pensent davantage à eux, tandis que les Chinois pensent d'abord aux autres. Comment ! Je fais l'effort de retenir son nom, chose qui n'est évidemment pas évidente quand on n'est pas habitué aux noms chinois, et selon lui c'est une forme d'égoïsme ? Et à ce moment-là, ce fut comme un éclair dans mon esprit, j'ai compris le sens de la vie. Nous étions tous les deux totalement habités par des valeurs propres à notre culture, mais pour nous deux, nous pensions faire ce que nous faisions (moi : l'appeler par son vrai nom ; lui : s'appeler par un nom anglais) pour faciliter la vie de l'autre avant la notre. Je voulais l'appeler par son vrai nom en pensant à son identité avant la mienne, et lui voulait s'appeler par un nom anglais en pensant à mon identité avant la sienne ! Je ne lui ai pas répondu ce que je viens de développer ici, mais j'en tire deux conséquences. Premièrement, même si je pense toujours que les appeler par un nom Anglais est un syndrome post-colonial, je comprends beaucoup mieux pourquoi ils le font (mais ce qui me dérange à présent c'est qu'ils ne se révoltent pas contre cette pratique, parce que nous nous faisons appeler par nos vrais noms nous autres). Deuxièmement, j'ai commencé à me dire que décidément la culture est une chose bien molle pour qu'on la malaxe de telle sorte. D'une parce que cette différence entre nous deux n'était nullement culturelle, ce n'est qu'un point de vue parmi deux. Le premier point de vue est de dire qu'il s'agit bien ici d'une différence de culture (culture holiste contre culture individualiste). Mais le second point de vue tend à dire qu'il s'est bien agi ici de quelque chose d'universel (tous deux nous pensions à l'autre avant de penser à notre pomme). Ces deux points de vue sont aussi valables l'un et l'autre, il me semble donc qu'on ne puisse pas expliquer ce qui s'est passé ici par une différence de culture. De deux, je fais appel à une expression barbare mais tellement utile que nous avons étudié de long en large l'an dernier qui est celle de la réification des cultures. N'en voici pas ici un bel exemple ? La culture occidentale (déjà, en quoi consiste-t-elle ?) est figée dans une telle déclaration, de même que la culture chinoise (même question). Pas de possibilité d'en sortir, elle colle à la peau, et elle salit quand on la critique. Elle ne change pas avec le temps non plus vu de cette façon. J'aurais dû lui dire que Hergé a démontré scientifiquement que dans la culture chinoise les hommes sont cruels et mangent des œufs pourris, que les bébés sont jetés dans les rivières à la naissance...
Les plus audacieux d'entre vous penseront que je ne fais qu'écrire tout ça pour me donner une contenance face à un petit jaune que j'ai pris pour un con. Au contraire, c'est en l'ayant rencontré que j'ai pensé à tout ça. Qui plus est, je n'en aurais pas fait tout un plat s'il avait été le seul à me dire ça. Il n'y a pas que les Asiatiques qui croient fermement que tout s'explique par la culture, ce serait trop simple sinon, il n'y aurait qu'à tous les tuer. Mais voilà, on ne peut pas tuer toute la planète. Parce que si on a inventé une définition pour le génocide, on a encore rien trouvé pour l'humanicide, donc il est impossible d'éradiquer l'humanité.
Après cette joyeuse digression, je reprends la liste des raisons qui m'énervent avec le mot culture. C'est un mot stupide car il présuppose qu'il n'y a que ça qui existe, et que le reste est second. D'abord, c'est une catégorie trompeuse. Il y a un siècle, le racisme était considéré comme une explication rigoureuse des différences entre les populations. Heureusement que je ne vais pas les voir en leur disant qu'eux les jaunes sont de sacrés roublards et de sacrés travailleurs (déjà deux stéréotypes contradictoires) et qu'ils sont tous prêts à sucer pour un bol de riz. Je ne le fais pas parce que ce serait crade. Mais de nos jours, on peut continuer à le faire plus subtilement : au lieu de dire race, on dit culture, et le tour est joué ! On ne réfléchit pas plus loin, c'est comme ça. D'accord il y a quelques différences entre les mots race (fait appel à la biologie) et culture (fait appel à l'environnement, l'histoire, aux pratiques concrètes...). Mais ces deux mots sont employés dans le même but : dire que c'est la fatalité, c'est comme ça, et sous-entendu qu'on peut rien y changer (et encore plus sous-entendu parce qu'on ne veut pas trop y changer). Bref, le culturalisme n'est à mes yeux qu'une version polie du racisme. À ce propos, après un cours de Korea and Globalization où le prof a cité des auteurs qui ont étudié l'importance des différences culturelles pour le management, l'étudiant néerlandais avec nous, qui a vu ces auteurs en cours dans son université (il est en international business), m'a dit quelque chose de ce genre : « this crap is called scientific analysis of cultures because some guys with nice diplomas wrote this, but when we read them you understand that we already use an other word for this : racism ». Ensuite, en supposant que la culture est le principe explicatif de la personnalité de tout le monde, on rend les gens incapables d'un quelconque recul vis à vis de leur culture. Pourtant, qui ne sait pas faire ça ? Premièrement je pense qu'on peut ne pas être d'accord avec certains aspects de sa culture, et on ne va donc pas les porter sur soi, sinon ça veut dire... Je vois même pas ce que ça veut dire, mais en tout cas ça me semble hautement improbable. Exemple : il paraît en France que ça ne se fait pas de roter après avoir mangé, bah moi j'aime bien alors allez vous faire foutre. Deuxièmement, on peut anticiper les représentations stéréotypées que les autres ont de sa culture pour servir ses intérêts. Exemple : lors du icebreaking trip, nous avons salué tout le monde individuellement, et je me suis fait un plaisir de baiser la main de tout le monde de la façon la plus élégante et ridicule qui soit, et je me suis lassé de compter le nombre de fois que j'ai entendu « ha it's because he's French ! », alors que je ne voulais que voir la réaction des gens face à une telle pratique. En conclusion, je crois que j'aurais pu les exciser sur place, on me l'aurait pardonné en disant que j'ai une tête d'arabe !
Bon, j'ai l'air bien sûr de moi-même dans tout ce que je dis précédemment, j'avoue tout de même que la confrontation incessante à des gens qui voient le monde en terme de cultures me pose question. Est-ce qu'au final ce n'est pas propre à ma culture que de chercher ce qui est universel sur cette planète ? Bien entendu ça se nuance car en France aussi on peut penser en terme de cultures, et la France n'a pas le monopole des idées universelles. Seulement, je pense que l'argument le plus convaincant face à quelqu'un qui tend à expliquer les différences par la culture est celui de l'histoire. Je pense qu'elle détermine beaucoup plus les différences et les points communs que la culture. Pour prendre un exemple très simple, si je demandais aux Coréens : « mais pourquoi mangez-vous donc tout le temps du riz ? », voilà ce qu'on me répondrait : « parce que c'est notre culture ! ». À ce moment-là, vous en conviendrez, on n'a rien expliqué. Mais si je demande : « et pourquoi dans votre culture on mange beaucoup de riz ? », là, on est forcé de faire appel à d'autres explications, qui répondent vraiment. Faire appel à la géographie (il y a plein d'endroits pour cultiver du riz), l'histoire et l'économie (ça coûte pas cher), etc. Bon, la question du riz n'est pas la plus excitante qui soit, mais pour des questions de la vie de tous les jours, cette démarche me semble plus pertinente que de se contenter de la tranchée culturelle. D'autant plus que dire une culture est ceci ou cela, ça semble d'emblée maladroit. À mon sens, une culture est toujours le produit de multiples héritages et de différents courants, et n'est jamais homogène, même dans une population ethniquement homogène. Il suffit de voir le cas de la religion en France : c'est autant un stéréotype de dire que la culture française est imprégnée de christianisme que de dire que tous les Français sont des bouffeurs de curés. L'approche française de la religion semble davantage être la connexion de ces deux héritages, même si avec le temps et selon le domaine une perception peut l'emporter sur l'autre, qu'on y soit favorable ou non.
Tout ceci peut sembler très abstrait, et ce n'est que le récit de mes interrogations personnelles face à des phénomènes différents de ceux que je peux rencontrer en France. Pour ceux qui veulent seulement en savoir plus sur la Corée et peuvent se passer de cette diarrhée verbale, je vais tenter d'illustrer tout ceci de façon très concrète. À propos de l'idée qu'une culture n'est jamais unique, si je vous demande ce que pensent les Coréens des Américains, que diriez-vous ? Après un certain nombre de discussions (même si c'est toujours insuffisant, j'en ai conscience), je peux répondre des choses qui semblent assez contradictoire. La politique étrangère américaine déplaît pas mal, évidemment. Kiwon, mon buddy, m'a parlé d'un quartier de Séoul où l'on peut faire beaucoup la fête, Itaewon. Je voyais quand il m'en parlait qu'il n'avait pas l'air très enthousiaste, alors je lui demande des détails. Il me dit juste que parfois c'est mal famé, qu'il y a quelques embrouilles de temps en temps... Je n'ai appris que quelques jours après par quelqu'un d'autre que ce quartier est aussi connu pour héberger la base militaire américaine. De temps en temps, j'entends des propos peu chaleureux à l'égard des Américains. Mais d'un autre côté... Jetons un coup d'œil aux sports que pratiquent les Coréens. Je suis allé à un match de baseball pour voir comment c'était, je suis allé regarder un match de foot entre deux équipes de l'université sur le stade du campus où j'ai aussi vu des Coréens s'entraîner au football américain... Il y a des cheerleaders dignes des séries télévisées américaines. J'ai vu aussi une séance photo pour une promotion qui venait d'obtenir son diplôme, tous habillés en toge avec le chapeau carré, comme dans les universités américaines... Bref, je peux enchaîner les exemples autant en faveur de la thèse que les Coréens sont américanisés que celle qui affirme qu'ils prennent leurs distances avec les États-Unis.
À ce propos, comment c'est la vie d'étranger en Corée ? Quand on croise quelqu'un avec un visage d'Occidental, nous sommes tellement si peu nombreux par ici, qu'on se sent obligé d'avoir une petite complicité avec lui et de se faire un sourire même si on ne se connaît pas. Cette remarque n'est pas valable pour les quartiers de Séoul où il y a beaucoup de touristes ou d'Européens. Et quand je rencontre quelqu'un qui me demande d'où je viens, ma coutume veut que je réponde « try to guess ». Curieusement, je m'attendais à ce qu'on me dise plus souvent Américain, en fait ils devinent facilement que je suis Européen. Ceux qui ont déjà voyagé à l'étranger aux États-Unis ou en Europe devinent généralement vite que je suis Français. Pour les autres, c'est la foire aux nationalités ! On m'a demandé si j'étais Espagnol, Italien, Maghrébin (ils imaginent vraiment que je viens du Sud), mais il y a même des oufs du slip qui ont vu en moi un Finnois, un Turc, un Kazak, ou un Argentin (allez savoir pourquoi).
Bon, pour ceux qui ne lisent que les images dans les bandes dessinées, voici pour finir quelques photos sans trop de rapport avec l'article, mais qui semblent prouver que je suis toujours en vie et que ce n'est pas un kidnappeur Nord-Coréen qui écrit à ma place.

Quelques images que j'emprunte du match de baseball auquel nous avons assisté. Nous sommes partis au bout de 3h de match, la partie n'en était qu'à la moitié !
Quelque chose qui m'a surpris... Ici, ils ont un type spécialement employé pour exciter la foule pour supporter une équipe. On dirait réellement un chef de guerre qui motive ses troupes, il est vraiment à fond et tout le monde le suit, c'est assez surprenant, et apparemment ça n'existe pas au Japon et aux États-Unis
Encore un article riche en méditations et bien coolos Cac' ! Mais dis-moi, pas trop dur de philosopher dans une autre langue ? T'arrives tout de même à nuancer ton propos ? La biz' :)
RépondreSupprimerAaah, ce Camille, il allie à merveille l'étonnement curieux du philosophe à la bonne vieille langue de pute. Si tu cherches un jeu de mot gouleyant pour se rire avec finesse de nos amis orientaux, je te suggère d'employer l'expression "nous, y'en a riz le bol". En tout cas, si tu souhaites propager la culture française actuelle, tu vas devoir trouver quelques Roms qui se seraient perdus à Séoul pour les expulser fissa. D'ailleurs, je vais proposer à notre gouvernement de mieux manipuler l'argument culturel pour se justifier auprès du reste du monde.
RépondreSupprimerDans un domaine plus léger, tu confirmes donc que le baseball est un sport imbitable, et qu'il est possible d'avoir en live un look de dessin de Goetlib (voir toi sur la 2ème photo étudiante). Bisous.
Je fais parti de ceux qui ne lisent que les images quand le texte est un peu trop long et abstrait après 12h de boulot...
RépondreSupprimer6h de match.... légèrement barbant tout ça...
sinon le mec qui chauffe, on appelle ça un chauffeur... comme dans les émissions TV...
Tres classe la photo du cheerleading avec toi au centre :)
Bonola : je sors d'une épuisante discussion avec des Chinois qui me demandaient la différence entre Descartes et Pascal, les seuls philosophes français qu'ils connaissaient. Autant faire dans la nuance n'est pas difficile, ils le font très bien aussi, mais le problème c'est la langue anglaise qui est inégalement maîtrisée chez eux... Aucun problème avec les filles de Hong Kong, mais celui qui m'a demandé sur Descartes et Pascal... J'arrivais même pas à discerner s'il affirmait quelque chose ou s'il me posait une question, mais dans les deux cas il me faisait un grand sourire. Curieux.
RépondreSupprimerEt pour Terence, je rajoute tout de même concernant le match de baseball que nous sommes partis au bon moment parce qu'après il n'y a eu qu'un seul point de différence avec le score de milieu de partie. En revanche, c'est assez surprenant comme sport, assez inégal... Quand il se passe rien, c'est d'un long, mais quand le batteur envoie une belle balle c'est vraiment la folie partout, c'est totalement dingue ! Ça dure tellement pas longtemps que les gens doivent avoir besoin de concentrer leurs hurlements sur les quelques 20 secondes d'action. Alors quand il y a un home run, c'est même plus la peine d'espérer de s'en sortir sans un tympan crevé !
RépondreSupprimerLe mec qui anime pendant le match existe aussi aux Etats Unis ! Cool ton traité sur la culture et le racisme; c'est marrant quand je te lis et que je m'apprête à émettre une critique, tu t'en défends dans la ligne suivante (bref, comme si on discutait). Bon mis à part tes réfléxions de fou furieux, comment tu vas? t'as des te-po de folie?
RépondreSupprimer"Seulement, je pense que l'argument le plus convaincant face à quelqu'un qui tend à expliquer les différences par la culture est celui de l'histoire. Je pense qu'elle détermine beaucoup plus les différences et les points communs que la culture."
RépondreSupprimerD'un autre côté c'est peut être justement l'histoire qui forge la culture ;)
Mais je te rejoins sur l'usage abusif du mot "culture". De toute manière après les années 60, la contre culture, la mondialisation et MTV qui pourrait encore nous faire croire que les nations ont des identités propres ??
Sinon ton chef de guerre c'est pas tout simplement ce qu'on appel une mascotte dans le monde occidental civilisé ?
Charles et Nicolas : je regrette vraiment ne pas avoir pris de vidéo de ce type-là (je n'avais pas mon appareil). La photo que j'ai piquée à une amie qui était là est assez réussie je trouve, mais ça reste une photo, et en vrai, en vivant, c'est totalement fou, bref j'ai pas de mot tellement le gars invente 150 000 trucs pour exciter la foule et la guider. Entre chanter une chanson en l'honneur de l'équipe sur l'air de Surfing USA des Beach boys et faire une chorégraphie à lui seul tout en frappant sur des gros tambours et donner des coups de sifflet, ça fait penser à un véritable one-man show. En revanche les danseuses cheerleading étaient nazes
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