lundi 27 septembre 2010

Corée du Nord, première manche


J'ai une liste assez conséquente d'idées et de faits à relater, ce qui mérite d'y consacrer tout un ensemble d'articles. Cependant, je cherche toujours quel est le truc à raconter, ce qui fait vraiment carte postale ou récit de voyage, ce qui peut donner à ce blog une dimension exceptionnelle. Mais voilà : la télé, internet, tous les moyens de communication modernes donnent la possibilité de savoir ce qui se passe ailleurs, et la ressemblance à l'idée qu'on s'en fait est si flagrante qu'il est difficile de chercher l'exotisme tel un bon gros touriste américain. La possibilité même pour moi de faire un blog rend impossible de retranscrire mon étonnement ici. C'est pourquoi je choisis aujourd'hui de me lancer dans un sujet que tout le monde connaît, sur lequel tout le monde a pu déconner.

Bien que cela fasse un mois que je mange du riz tous les matins, ma première discussion à ce propos remonte à il y a à peine plus d'une semaine, lors du repas francophone (cf la photo du dernier article) en compagnie de Caroline, Dahyun et Eunsora (deux étudiantes coréennes qui étaient à l'IEP l'an dernier) et une prof de relations internationales qui a vécu un certain nombre d'années en France. Je n'ai aucun souvenir de la façon dont la discussion a émergé, mais Dahyun et Eunsora m'ont appris quelque chose qui maintenant me paraît évident à propos des Nord-Coréens. Quand Bernard dit que l'affirmation selon laquelle on meurt encore de faim en Corée du Nord est fausse car elle émane de gouvernements ou d'ONGs à la solde de l'impérialisme américain ou de journalistes qui sont tous de droite, il y a une autre source que je n'ai pas pensée à évoquer mais qui me semble si essentielle à présent. Cette source, ce sont les Nord-Coréens eux-mêmes. Ce pays étant totalement fermé, et ne disposant que peu d'information sur ce qui s'y passe à l'intérieur, nous ne pouvons que spéculer sur la situation réelle. À moins de rencontrer des Nord-Coréens qui n'y vivent plus. Comment est-ce possible ? Prenons une carte de la Corée. Ajoutez-y un soupçon de DMZ (demilitarized zone, le no man's land qui sépare les deux pays), une pincée d'héritage de la guerre froide. Saupoudrez de mers aux alentours, et faites dorer la pâte pour avoir des croûtes dont les pics peuvent aller à 2 744 mètres au Nord et 1 950 mètres au Sud, parfois à quelques kilomètres de la mer seulement. Avant de servir, n'oubliez pas le glaçage qui peut rappeler à certains endroits les endroits les plus inhospitaliers de la Sibérie en plein hiver. Après ce détour géographique, est-ce que cela vous semble plus clair ? Regardons tout simplement les frontières. La Corée du Sud, en excluant les frontières maritimes, n'a qu'une frontière avec sa voisine du Nord. Mais la Corée du Nord a une frontière avec la Chine également, et un minuscule contact avec la Russie. Cette zone au Nord est très montagneuse et difficile à vivre. Mais elle l'est définitivement moins que la DMZ qui est un champs de mine. C'est donc à la fois un avantage et un inconvénient. Un inconvénient parce que si on est amené à y vivre, on est amené à y mourir (elle sert aux déportations menées par le gouvernement : en cas d'opposition ou d'erreur, un Nord-Coréen peut y être envoyé). Un avantage parce que l'armée ne peut pas tout contrôler dans les montagnes et les soldats non plus n'aiment pas être envoyés là-bas, ce qui rend la frontière beaucoup plus poreuse qu'au Sud. La tâche est relativement plus aisée qu'ailleurs, mais reste absolument éprouvante, et ceux qui s'en sortent ne sont pas loin d'avoir commis un exploit qui devrait d'ailleurs être signalé dans le livre des records. Car voici un petit aperçu des nombreuses difficultés qu'un tel voyage entraîne. Premièrement, l'argent. C'est bien beau de se déplacer, encore faut-il pouvoir survivre, avoir à manger, des vêtements et tout le nécessaire durant ce voyage, choses difficiles à se procurer en temps de totalitarisme. Deuxièmement, la souffrance psychologique. Il n'est pas concevable de fuir avec sa famille, on fuit en individu et il ne faut pas espérer que les autres puissent s'en sortir aussi. Et même si on réussit à s'échapper, il n'y a évidemment pas moyen de passer un coup de fil ni d'envoyer une carte postale. Troisièmement, la police aux frontières. Autant l'armée nord-coréenne peut tirer à vue, autant la Chine collabore pour faire quelques patrouilles destinées à renvoyer d'où ils viennent les fuyards. Quatrièmement, la chance. Ceux nés sous une bonne étoile rencontreront des Chinois qui vont les aider à fuir, ou transmettent du courrier et des produits par l'intermédiaire de soldats nord-coréens pas trop endoctrinés (ou qui n'aiment pas trop faire le sale boulot). Mais comme partout ailleurs dans le monde, la misère est un gisement à richesses extraordinaire pour qui sait l'exploiter. À l'instar de la Méditerranée, il y a des passeurs dans ces montagnes qui n'hésitent pas à se servir sur le dos des migrants, et parfois les remettent aux militaires directement après avoir été payés. Et ça devient vite insoutenable quand on est une femme, qu'on se voit promettre un voyage pour Pékin d'où l'on prendra le bateau clandestinement pour la Corée du Sud, et qu'on est envoyée pour peupler divers bordels de Chine. Cinquièmement, l'intégration. Si on a réussi à traverser toutes ces épreuves et qu'après un long tour de la péninsule on atteint enfin l'autre côté de la frontière, est-ce fini ? Je pense que ce sera l'objet de mon prochain article à propos de la Corée du Nord, comment les Sud-Coréens, jeunes et vieux, perçoivent leurs voisins. Mais une chose est claire : quand on ne sait pas lire ni écrire, quand on parle approximativement la même langue, quand on a vécu 60 ans dans différents systèmes, quand on ne connaît personne sur place, quand on ne peut pas trouver de travail, que faire de vos journées ? Heureusement, le gouvernement se montre bienveillant à leur égard, mais ne peut pas consacrer à ces marginaux toute l'attention nécessaire, car c'est prendre le risque d'énerver la population (très schématiquement, pour les affaires étrangères, la droite est faveur de laisser les États-Unis gérer la nuisance nord-coréenne, et la gauche veut tenter d'établir une discussion directe pour apaiser les tensions). C'est donc diverses associations qui prennent en charge les immigrés nord-Coréens, façon alcooliques anonymes.

La deuxième occasion qui s'est présentée à moi d'aborder le sujet de la Corée du Nord a été la rencontre du grand-père de Kiwon. J'ai été invité dans sa famille lors des vacances de la semaine dernière, desquelles je parlerai la prochaine fois. Pépé est donc né en 1921, a combattu lors de la guerre de 1950-1953, et a obtenu des médailles pour avoir abattu des ennemis du Nord qui de toutes façons seraient morts de faim ou de répression politique quelques années après. Rentrer dans sa chambre c'était un peu se rendre à une cérémonie officielle du Secrétariat d'État aux Anciens Combattants. Photos de lui en costume militaire partout, médailles bien en évidence... J'arrête les mesquineries, parce que oui c'est une période complexe et que c'est mal de se moquer d'un petit vieux de 90 ans. Ça n'est pas mon intention : je veux plutôt parler de ce qui suit la guerre. Il est totalement pro-américain (ha, s'ils n'avaient pas été là... Michel Sardou aurait dû se produire en Corée, il n'aurait pas été censuré), catholique convaincu également, de quoi détester les bouseux du Nord. Cette position agace Kiwon et tous ceux en général qui sont fatigués de l'occupation américaine, loin d'être une minorité. Ils leur doivent certes leur indépendance, mais le prix à payer est-il une nouvelle dépendance ? Malheureusement ici, pas grand-monde ne connaît Charles de Gaulle, et si je leur parle du retour de la France dans l'OTAN, ils ne voient pas où est le problème. Anecdote amusante d'un dialogue avec un chauffeur de taxi. « France president : Mitterrand ? - Huh, not anymore... – Ha ! Ha ! Sarkozy ! Sarkozy good ! Sarkozy : handsome guy ! ». Conclusion : partout dans le monde les chauffeurs de taxi ont été battus par leur père quand ils étaient petits. Bref, mon objectif est de savoir mieux parler Coréen quand je reverrai le grand-père, afin d'avoir une discussion plus aboutie, ou afin de rencontrer un Nord-Coréen.

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