mardi 23 novembre 2010

Corée du Nord, deuxième épisode

MISE À JOUR DE L'ARTICLE 25/11/2010 : Ajout du dernier paragraphe, portrait d'un réfugié nord-coréen (et corrigé l'âge du mur de Berlin, honte à moi)

Bon, vous avez vu les informations, à la télé ou dans les journaux, vous connaissez les détails. En gros, cet après-midi, je me rends comme tous les mardis après-midi à 16h au S Café, un endroit de la fac où je suis payé pour faire la conversation en Anglais avec des étudiants Coréens. En arrivant, on m'accueille chaleureusement : « Hi Camille! How are you? Oh, by the way, do you know we just avoided war with North Korea about one hour ago? ». Dans la précipitation, on ne sait jamais trop bien ce qui est vrai ou non, c'est toujours avec le recul qu'on peut mieux discerner la réalité, mais en gros de l'artillerie nord-coréenne a pissé sur une île à l'Ouest qui appartient à la Corée du Sud et il y a eu des morts parmi les soldats, donc la Corée du Sud a les nerfs, les Américains font la gueule depuis la découverte récente d'un truc qui sent l'uranium enrichi à plein nez en Corée du Nord, les Japonais flippent, la Chine tape du pied et les Russes tentent de dire que c'est pas bien. Voilà pour le résumé. Petite note avant d'oublier : je rappelle que le service militaire est de deux ans obligatoires ici, donc même si je blaire pas les militaires, il est possible que ce soient des jeunes de mon âge qui sont morts. J'en parle avec mon roommate et je lui demande : mais au final, il y a déjà eu d'autres accidents avec des morts, comme l'affaire du torpillage de la corvette qui a fait une quarantaine de morts ! Pourquoi tout un pataquès comme une réunion du conseil de sécurité maintenant alors qu'il n'y a « que » deux soldats tués ? Selon lui, c'est parce que la nouveauté cette fois, c'est qu'ils ne se sont pas attaqués à des bâtiments militaires mais qu'ils ont bombardé des installations civiles (des maisons ont été détruites). Cette nouvelle tombe à point comme je comptais faire un nouvel article sur la Corée du Nord prochainement, et bien l'occasion est toute trouvée. J'ai eu quelques discussions avec d'autres étudiants, d'horizons assez variés, à propos de la séparation de la péninsule, et c'est eux que je veux faire parler maintenant. Nous avons abordé trois sujets : la question de la réunification, de l'organisation interne de la Corée du Nord, et de la puissance militaire.

Tout d'abord, j'imaginais avant de venir par ce que j'avais entendu que les Coréens ne voulaient plus de réunification. Je n'ai pas parlé avec toute la population donc je ne peux pas me permettre d'extrapoler à partir des quelques personnes avec qui j'en ai parlé, mais j'ai eu des avis différents de ce à quoi je m'attendais. Bien sûr, la réunification n'est pas à l'ordre du jour, mais elle n'est pas oubliée. Ils (j'entendrai par ils dorénavant ceux avec qui j'ai discuté) se considèrent comme le seul pays coupé en deux de la planète, le pays où avoir un Nord et un Sud n'a pas de sens parce qu'il s'agit d'un seul et même pays. L'espoir d'être un jour de nouveau unifié est donc là, mais on parle bien d'espoir, « of course I hope so ». Mais les différences sont trop lourdes pour le faire maintenant, et la question, plus que comment, est quand. Les différences sont de plusieurs ordres : idéologique (un système totalitaire contre une démocratie libérale), économique (État contre marché), social (un pays où l'on meurt de faim si l'on n'est pas dans l'armée contre un pays préoccupé par sa croissance économique), historique (un ennemi des États-Unis contre un ami des États-Unis)... Sans oublier qu'il est complètement faux de dire que la guerre de Corée s'est achevée en 1953 puisqu'aucun traité de paix n'a été ratifié depuis : ces deux pays sont depuis 60 ans toujours en état de guerre. Donc ces deux pays ont vocation à être réunifié, mais il y a de nombreux obstacles à surmonter. Il apparaît alors qu'au lieu d'une fusion, seule une absorption d'un des deux belligérants par l'autre soit envisageable, et il leur semble plus probable que ce soit la Corée du Sud qui absorbe celle du Nord. Oui, fusion impossible, parce qu'essayez simplement d'imaginer à quoi ressemblerait l'État coréen ? Les deux parties sont diamétralement opposées, même avec la meilleure des volontés, il semble qu'il faille que l'un des deux tombe pour que l'autre arrive. Mais tomber, comment tomber ? Un ami a comparé le cas de la Corée et de l'Allemagne, et il m'a dit que ça n'avait strictement rien à voir, car l'Allemagne de l'Est était davantage occupée que profondément agressive contre l'Allemagne de l'Ouest. Aussi, la réunification a été difficile, et aujourd'hui encore ce n'est pas un problème réglé. De plus, le mur de Berlin a existé pendant 28 ans. La Corée est divisée depuis 1945, soit 65 ans, et a également connu un conflit qui sous un certain regard peut être considéré comme une guerre civile, puisque c'est une même population qui a combattu contre elle-même. Ça fait une sacrée différence. Alors à imaginer une réunification maintenant, il faut s'attendre à un sacré lot de surprise pour les années suivantes. D'autant plus que l'écart entre les deux pays n'est pas figé : il se creuse. Pour la génération des grand-parents, la réunification est une idée qui tenait à cœur. Pour celle des parents, c'est un sujet important. Pour celle des jeunes, c'est un sujet intéressant. Pour les plus jeunes, la future génération, c'est un sujet d'histoire. Cela signifie que, petit à petit, génération après génération, l'intérêt pour cette idée se perd. Cela ne signifie pas que les plus jeunes, la future génération est contre la réunification, à la limite ça mettrait les choses au point, c'est juste qu'elle s'en fout. C'est pourquoi ils m'ont dit que la question la plus importante est celle du quand et non du comment : à attendre trop longtemps, ce sera impossible de réunifier car ça ne parlera à personne, tout le monde s'en fichera bientôt. Mais faire ça maintenant, c'est impensable.

Enfin, la question du comment n'est pas à éluder. Car si réunification il y a, ils m'ont bien dit que ça doit passer par la chute d'un des deux pays. Aspirants plutôt à vivre sur le modèle sud-coréen que nord-coréen, je les ai invités à me dire comment la chute du régime nord-coréen est possible, car même l'impossible est possible. Quand on regarde l'histoire des totalitarismes, il y a deux façons de les faire chuter. Pour l'Allemagne nazie et l'Italie fasciste, ça a été la guerre, donc l'intervention extérieure (même s'il faut nuancer, toujours nuancer, rappeler le rôle de la résistance intérieure...). Pour l'URSS, la chute vient de l'intérieur (de même, il ne faut pas négliger les pressions extérieures réalisées par les pays occidentaux dans le cadre de la guerre froide...). Alors, qu'est-ce que ce sera pour la Corée du Nord ? La guerre ? Nous ne sommes plus dans les années 1940, maintenant un conflit entre deux États ça fait très mal, surtout quand l'un d'entre eux joue avec l'atome. La révolte de l'intérieur ? En effet, je pense que quand on est à l'extérieur d'une organisation, on a tendance à la simplifier, à la ramener entièrement à sa tête, à un personnage qui décide, en l'occurrence Kim Jong-il. En revanche, à l'intérieur, c'est un jeu de relations plus complexes, et ça ne m'étonnerait pas qu'il y ait tout un tas de personnes qui aient intérêt à laisser les choses telles quelles, peut-être à manipuler un peu le dictateur très visible... Ces activités de lobbying au sommet existent dans plein d'organisations (ceci est un clin d'œil à ceux qui se rappellent le cours de politiques publiques le semestre dernier sur Kennedy et la crise de Cuba), aussi bien des États que des entreprises, associations, administrations en tout genre... Alors pourquoi pas en Corée du Nord ? Le fait est qu'on ne sait rien du tout. Et alors, ce même ami m'a dit alors que c'était sans doute vrai, que c'était sûrement complexe aussi à l'intérieur de la Corée du Nord. Mais il a ajouté, d'un ton très sobre, que je ne pouvais pas imaginer l'étendue du pouvoir de Kim Jong-il. Un frisson m'a parcouru le dos alors que je me rendais compte que je ne m'étais jamais arrêté deux secondes pour l'imaginer. En Corée du Nord, ce que Kim Jong-il dit, c'est la vérité. Ce qu'il fait, c'est le bien. Et s'il y a des fugitifs et sûrement des gens qui n'aiment pas le régime, à cause de sa violence, il me dit qu'il n'y aura pas de révolution intérieure. D'une part, parce que les gens ne peuvent pas, tout est trop bien ficelé, d'autre part, parce que mine de rien, la pression idéologique est si intense (juste pour information : le service militaire est de quinze ans en Corée du Nord, ça aide) que nombre de Coréens imaginent que Kim Jong-il est leur sauveur. Quand on en arrive à faire penser de la sorte la population, qui a envie d'une ouverture politique ? La question du comment reste donc bien sûr très lourde.

Les journalistes aiment reprendre des expressions redondantes quand ils parlent d'un endroit dans le monde, comme si chaque sujet avait son petit surnom. La Corée, quand ce n'est pas le romantique « pays du matin calme », a droit au hollywoodien « vestige de la guerre froide ». Et bien pour une fois ce n'est pas si mal choisi que ça. À vous qui vous inquiétez pour moi à cause de l'actualité en Corée, laissez-moi vous rappeler, si vous avez vécu dans les années 1980, qu'il y a eu la crise des missiles en Europe, l'Est pointant méchamment vers l'Ouest, l'Ouest pointant méchamment vers l'Est. C'est pareil ici. Et puis de nos jours ce qui a changé c'est que tout le monde pointe sur tout le monde, alors vous voyez, vous êtes autant dans la merde que moi. Depuis quelques semaines j'ai trouvé (au S Café) un plateau d'échecs et je m'y suis remis, j'y joue presque tous les jours. Je vais donc vous donner un petit aperçu stratégique et militaire de la Corée. J'en ai pas mal parlé aujourd'hui avec des Coréens à partir du moment où j'ai été mis au courant des dernières informations. Commençons joyeusement : si jamais la guerre est déclarée entre les deux pays (malgré le paradoxe juridique que j'ai déjà évoqué), en 10 secondes Séoul est rasée et nous sommes tous morts. En 5 minutes toutes les bases militaires sud-coréennes le long de la frontière sont détruites. L'explication est simple. Pour Séoul, quand on regarde une carte, la distance à la frontière est relativement faible. C'est pourquoi il n'y a pas besoin de missiles à longue portée pour atteindre la capitale (qui peuvent être contrés par des missiles de défense), mais simplement de l'artillerie. Des obus qui sont bombardés en somme, comme ceux qui ont bombardé l'île cet après-midi. Et ce qui fait très « guerre froide », c'est que l'artillerie nord-coréenne est massée à la frontière tout le temps, et n'en bouge pas, pour être parée à tirer à n'importe quel moment. Pour les bases militaires, l'information me vient d'un Coréen qui a fait son service militaire chez les Américains. Ils y faisaient des simulations de guerre. Alors, en 5 minutes le gros de l'armée sud-coréenne est décimée, et ils doivent faire appel à des renforts américains et japonais. En gros, le soldats sud-coréens ne servent pas à grand-chose, enfin si, ils ont une importance capitale en fait : essuyer la première salve, ce qui évite aux renforts d'être pris dans la boucherie eux aussi. En conclusion tout le monde est perdant s'il y a une guerre, mais vraiment perdant de chez perdant, c'est pas seulement un discours de hippie pacifiste, le potentiel de destruction réciproque est juste hallucinant.

En revanche, y a-t-il de quoi s'inquiéter ? Bien qu'à chaque fois que la Corée du Nord fasse parler d'elle il y ait en général peu d'enthousiasme, ils m'ont dit qu'il fallait s'y habituer, qu'il y avait tout le temps des évènements de ce genre, comme pour le torpillage de l'été dernier. Bien entendu, les jeunes hommes sont tous un peu à cran parce qu'avec leur fabuleux président va-t-en-guerre qui a mis l'armée en état d'alerte, ils sont en droit de redouter de se faire appeler aux casernes pour un entraînement surprise à tout moment. Bref si jamais Séoul se fait exploser dans les 10 secondes, ne vous inquiétez pas, je pense que le monde entier va avoir une grosse surprise dans les heures qui viennent, et je risque pas d'être le seul à brûler. Alors pourquoi la Corée du Nord fait ça s'ils se font péter en peu de temps eux aussi ? Par plaisir ? Parce que c'est un État voyou ? Parce que Kim Jong-il et Kim Jong-un sont fous à lier ? Ou bien, parce que la Corée du Nord est pauvre et que provoquer c'est le seul moyen qu'ils ont trouvé pour qu'on s'occupe enfin un peu d'eux (cf la fin de cet article, en Anglais : http://edition.cnn.com/2010/WORLD/asiapcf/11/23/nkorea.skorea.military.fire/index.html?hpt=T1).

J'avais parlé dans le précédent article sur ce sujet des réfugiés, dont on ne parle jamais. Jeudi, aujourd'hui, un étudiant de notre université est venu pour parler de lui. Ce qui le singularise des autres, c'est qu'il est né en Corée du Nord. Après un extrait de film reportage qui suit des Coréens qui fuient, il s'est brièvement présenté et nous a laissé lui poser les questions qu'on voulait. C'était à la fois inintéressant et impressionnant. Inintéressant parce que finalement, ça n'a été que la confirmation de tout ce dont on peut s'attendre sur les sujets abordés. Bien sûr, il est content de vivre en Corée du Sud, le voyage a été très dur, la vie en Corée du Nord craint du boudin (il s'est évadé trois jours avant le commencement de son service militaire), la famine, le pouvoir militaire, l'espoir de réunification un jour, les difficultés pour obtenir des nouvelles de son frère resté sur place (il doit passer par quatre intermédiaires), la compétition inattendue en arrivant en Corée du Sud (pris en charge pendant 6 mois pour se nourrir, après démerde-toi bonhomme), le manque d'information en Corée du Nord, les exécutions sur la place du marché pour les opposants (au sens large, étant considéré opposant celui qui fait une faute d'orthographe au nom du seul candidat lors des élections), la propagande qui dit dans les livres que c'est la Corée du Sud qui est pauvre et à laquelle la Corée du Nord doit envoyer des sacs de riz (depuis très récemment en revanche des vidéos de la vie au Sud passent au Nord et il y est légèrement plus possible d'avoir une idée du Sud), le fait que l'armée accapare les sacs de riz envoyés par le Sud et fasse payer à la population son accès... Mais impressionnant, parce que tout prend une dimension beaucoup plus réelle quand quelqu'un vient confirmer tout ça. En effet, dans son commentaire à cet article Terence parle de 1984, mais 1984 est une fiction, ici, c'est bien la réalité. Tout ce que j'ai dit, on le sait ou l'on peut s'en douter, parce qu'on l'a appris par diverses sources, école, journaux, associations, mais ça reste toujours lointain, comme l'occupation en France ou l'URSS. Avoir quelqu'un qui vient placidement confirmer en face de vous tout ça, même si ça paraît évident, ça cause toujours un choc. D'autant plus que j'ai fait le calcul, il devait avoir approximativement seize ans lorsqu'il est parti seul, de sa ville au Nord-Est de Corée du Nord, sans aucune idée de ce qui allait advenir de lui, sans personne pour l'accueillir s'il arrive à mener son voyage à terme en Corée du Sud. Sa mère est arrivée en Corée du Sud également après lui, son frère est resté sur place (avec certainement des pressions politiques pour avoir une famille pareille), et je n'ai pas osé le questionner sur son père dont il n'a pas parlé. L'auriez-vous fait à seize ans ? Il a également l'espoir d'une réunification un jour, il est chrétien, et exempté de service militaire en Corée du Sud, ce qui est le moins qui puisse lui être offert en bienvenu. Il est en faculté d'économie, mais il reconnaît être largué à cause des mathématiques, et avoue en souriant qu'il est sans doute trop tard pour rattraper le niveau. Mais au moins il est jeune, et il nous parle de la discrimination plus forte sur le marché du travail pour les réfugiés adultes, souvent très repérable à l'étrange accent chinois qu'ils ont quand ils parlent avec des gens du Sud. Voilà pour son portrait.

Pour ceux au courant de rien du tout : http://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2010/11/23/echange-de-tirs-d-artillerie-entre-les-deux-corees_1443699_3216.html#ens_id=1360285


4 commentaires:

  1. Quand on en arrive à faire penser de la sorte la population, qui a envie d'une ouverture politique ?
    => ohhh... 1984...?!
    Perso, je pense, que le révolte n'est jamais impossible... tout est une question d'élément déclencheur, de personnes (charisme...), d'organisation... même si des éléments extérieurs aident...

    Parce que Kim Jong-il et Kim Jong-un sont fous à lier ?
    => Je penche pour cette solution, complètement à l'ouest et déconnectés de la réalité de leur pays.

    Ou bien, parce que la Corée du Nord est pauvre et que provoquer c'est le seul moyen qu'ils ont trouvé pour qu'on s'occupe enfin un peu d'eux
    => Les dirigeants n'ont pas l'air d'être très malheureux... et vu que c'est pas la populace qui décide d'attaquer...

    PS : Si tu pouvais éviter de brûler pour Noel ça serait sympa...

    RépondreSupprimer
  2. Ta description de la stratégie militaire sud-coréenne a le mérite de faire autant rire noir que frissonner dans le dos.
    Le régime nord-coréen est fascinant tant il semble selon un modèle paranoïaque indestructible. Pourtant, tout système politique me parait nécessiter un équilibre entre de subtils pouvoirs internes, même chez les plus tyranniques. On pourrait donc espérer que cette équilibre connaisse un peu plus de jeu, peut-être à l'occasion de la passation de pouvoir. Surtout quand on sait que le On a tout de même fait ses études en Suisse, qu'il a connu autre chose que ce système renfermé sur lui-même...
    Pour ton prochain article, je prendrais bien une comparaison des différents états dictatoriaux (genre Corée du Nord versus Birmanie).

    RépondreSupprimer
  3. C'est une tache assez rude que tu me proposes là...

    RépondreSupprimer
  4. "et ils doivent faire appel à des renforts [...] japonais"

    Si ils en arrivent là c'est qu'ils sont vraiment dans une merde noire.

    RépondreSupprimer