mardi 12 avril 2011

Athletes Ethiopiens : pourquoi ils sont si forts

Empire, famine, Abyssinie, coureurs à pied. Si les principales images évoquant l’Ethiopie demeurent obsolètes, il en est une qui persiste. Ses athlètes. Présents dans tous les grands rendez-vous internationaux d’athlétisme, les coureurs des hauts plateaux d’Afrique de l’Est trustent les podiums à chaque occasion, et sont souvent vus comme « naturellement supérieurs » face aux autres concurrents. Des commentaires de journaliste sportif qui n’expliquent en fait aucunement pourquoi ces athlètes dominent à ce point les disciplines de la course de fond.

Des symboles et des villas

Et les explications sont nombreuses. L’histoire peut nous en fournir une, en remontant aux premières victoires d’Abebe Bikila au marathon dans les années 1960. De fil en aiguille, les exemples de réussite se sont accumulés pour tous les jeunes athlètes éthiopiens qui visent la réussite sur la scène internationale. Au premier rang de ces exemples, on trouve Hailé Gebrselassie, que beaucoup considèrent comme le plus grand coureur de fond de tous les temps. En Ethiopie, « Haile » jouit d’une aura de rockstar. Hailé Gebrselassie est souvent appelé simplement « l’athlète », et tout le monde comprend de qui il s’agit. Tout le monde l’apprécie non seulement pour ses résultats sportifs historiques, mais aussi pour son engagement social et sa proximité avec les gens. Il est propriétaire d’hôtels dans plusieurs villes du pays, dont un hôtel de luxe au bord d’un lac très touristique, d’un cinéma ainsi que d’une salle de sport à Addis-Abeba. Également propriétaire de la filiale qui importe Hyundai en Ethiopie, son empire commercial emploierait plus d’un millier de personnes. Haile travaille aussi son côté sympathique et accessible en répondant aux salutations dans la rue et en posant pour des séances photo improvisées avec ses admirateurs. Les sportifs peuvent même rencontrer le recordman du monde du marathon en allant dans la salle de sport dirigée par leur idole, lorsque celui-ci n’est pas à l’étranger.

La réussite des athlètes est aussi visible au-delà de ce symbole. En se rapprochant des montagnes du Nord d’Addis-Abeba, dans les quartiers habités par les futurs grands des pistes, nombreuses sont les grosses villas entourées de fils barbelés, et souvent louées à des occidentaux de passage. Ces villas sont nées des premiers gros chèques gagnés sur des marathons internationaux par des athlètes qui souvent continuent à s’entraîner dans les mêmes montagnes, tout en se réfugiant en Europe ou aux Etats-Unis lors de la saison des pluies. Mais si la place que tient l’athlétisme dans la société éthiopienne et la présence de symboles accessibles expliquent la motivation de certains, c’est en se penchant sur l’entraînement des sportifs que l’on comprend le plus de choses…

35 km à Jeun

Pour la plupart des athlètes, les entraînements ont lieu dans la forêt, tôt le matin, par groupes de 4 à 10. L’entraînement ne commence pas avant 5h30 du matin, pour éviter les hyènes dans les bois. Bien que les lieux changent selon le type d’entraînement souhaité, les « collines » d’Entoto – situées à 3 100 m d’altitude - sont très prisées. Il s’agit du lieu d’entraînement des plus grands athlètes éthiopiens ; l’on peut y croiser les soeurs Dibaba ou les frères Bekele. Les marathoniens n’hésitent pas à courir 2 heures à jeun, le matin, à l’eau fraîche sans sucre et dans le froid. Même si ce n’est pas souvent l’image que l’on se fait de la Corne de l’Afrique, il fait souvent 5°C le matin sur Addis Abeba. Une deuxième séance d’entraînement a lieu en fin d’après midi, vers 16h30, après une sieste. C’est une nouvelle heure d’effort que s’offrent les athlètes, avec de nombreuses accélérations. Le terrain, fait de chemins pierreux ou d’étendues d’herbe, jamais plat, oblige le développement d’appuis légers et stables. C’est ce « coup de pied » qui fait la différence en faveur des athlètes est-africains dans les grands rendez-vous internationaux. Car voilà pourquoi ils sont si forts. Loin des légendes popularisées par les journalistes sportifs français, c’est l’entraînement qui paye, et pas ces histoires de jeunes qui dès l’école primaire font 10 km en courant chaque matin pour se rendre à l’école. Le Kényan Paul Tergat, sextuple champion du monde de cross, disait d’ailleurs souvent « non, moi mon école était à 200 mètres de chez moi ». Ces images faussement exotiques d’enfants courant le cahier sous le bras cachent les heures d’entraînement que s’infligent les stars des stades. Heures d’entraînement qui ne sont d’ailleurs pas sans conséquences. Poussés par l’envie de réussite et par des managers éthiopiens ou européens peu scrupuleux, nombreux sont les athlètes tout juste majeurs à s’aligner sur des marathons internationaux ; oubliant au passage qu’aucun corps humain n’est naturellement fait pour courir une telle distance, encore moins lorsque sa croissance n’est pas terminée. Ces entraîneurs incompétents préconisent d’autres pratiques dangereuses parmi lesquelles les séances d’étirements à froid, au saut du lit, ou les longues sorties de 35 km à jeun. Et la fédération éthiopienne d’athlétisme peine à réguler ces abus, faute de moyens. Difficile en effet de veiller à la qualité de l’entraînement des quelques 3 à 5 000 athlètes s’entraînant quotidiennement dans la banlieue d’Addis-Abeba. Mais le succès des meilleurs est toujours dû à leur goût pour l’effort.

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