mercredi 20 octobre 2010

Le travail c'est la méchanceté

J'ai commencé à m'interroger sur le bien-fondé de ma dépendance nouvelle au café. Si je n'en buvais pas en France, je me suis rendu compte il y a quelques temps que pendant un mois, je me suis bu un café tous les matins... Les prix ainsi que l'omniprésence des coffee shops doivent y être pour quelque chose. En dépit de l'interdiction enragée de consommer du cannabis, les Coréens ont choisi leur or noir. Avec la bière. J'ai commencé à m'inquiéter à propos des effets que tout un ensemble de produits facilement consommables ici pourraient avoir sur mon corps et mon esprit, puis Pauline m'a dit qu'au contraire, il fallait que j'en profite, parce que quand je rentrerai en France je serai forcé de reprendre le rythme. Donc en cette semaine qui commence sur un mal de gorge, fuck les règles. Mal de gorge dû au temps qui semble instable, toujours relativement bon pour la période mais qui peut chavirer à tout moment. Les Coréens me disent souvent qu'autrefois il y avait quatre saisons bien distinctes, marquées, et que c'est de moins en moins le cas. Je ne sais pas si on peut accuser le réchauffement climatique pour cette modification de court terme, car leur autrefois remonte à l'an dernier... Pour continuer dans l'hyperbole météorologique, les Coréens aiment bien faire du sensationnel climatologique, comme annoncer que l'on va avoir l'hiver le plus froid depuis mille ans (comme tous les ans). Ce qui est vrai, c'est que l'automne est faible : il y a du froid mais du Soleil, et tout le monde s'attend à une arrivée de l'hiver en l'espace d'une dizaine de jours. Ma garde-robe n'a pas fait énormément de progrès, il va falloir qu'elle s'adapte à ce moment-là... Moi qui aime les climats tempérés, l'extrême-chaleur d'il y a encore quelques semaines me fera le même effet que l'extrême-froideur venue de la Sibérie. Déjà on vend dans les rues un plat hivernal : des petits pains cuits à la vapeur et fourrés de produits en tout genre, viande, kimchi, pâte de haricots rouges... Je n'en ai pas encore parlé mais les haricots rouges font fureur ici, ils donnent un goût sucré à ce à quoi ils sont mélangés. On les trouve à toutes les sauces : sauce de haricot rouge justement (épicée et qui ressemble visuellement à du ketchup), bâtonnets de glace fourrés aux haricots rouges, soupes avec des morceaux de haricots rouges... Les plus mesquins seront informés sur la popularité de la musique classique (européenne) en Corée du Sud, et ne manqueront pas de s'enquérir si les conséquences de la vénération de cette fève (ajoutée à celle du café) sont des concertos réguliers aux toilettes ou dans le bus. Évidemment que non ! Les Coréens ayant été occupés par les Japonais, ils n'apprécient guère les attaques au gaz. Ainsi, ils n'ont pas de déodorant, mais ils ne puent pas, et quand ils pètent ça sent la rose.

Tentons de relier ces étranges observations au titre de cet article. Quand on se rend à la bibliothèque universitaire remplie de ces pétomanes en puissance, on est frappé par ces esprits sains dans une odeur saine. Je suis actuellement en période de mid-term exams (partiels de milieu de semestre). Enfin il serait plus rigoureux de dire que je suis censé l'être. J'ai trois épreuves, et celle qui doit être la plus difficile, à savoir le cours de langue, consistera en un... questionnaire à choix multiples. Il fait bon être étudiant étranger. N'empêche. Les Coréens, eux, ne déconnent pas. La BU est ouverte 24/24 7/7, et il faut réserver son siège à tout moment pour pouvoir espérer avoir une place pour bosser. Pourquoi tant d'acharnement ? Parce que le système universitaire a trouvé la meilleure des solutions pour forcer la compétition entre élèves, dans un très sain climat de concurrence. Suivez bien. Les notes vont de A+ à D, et en-dessous vous avez F pour failure. En France et pour les étudiants étrangers ici, si l'on réussit bien l'examen, on a une bonne note. Si j'obtiens 95 bonnes réponses sur 100, j'aurai A+. Si j'ai en-dessous de 60, j'ai F. Pour les Coréens, la note n'est pas un reflet de la valeur absolue de l'étudiant mais de sa valeur relative. Si j'ai 90, mais que la moitié des autres ont 91, alors j'aurai une mauvaise lettre. Plus fort encore. Les profs ne donnent qu'un seul A+, et quelque chose comme seulement trois A. Les meilleurs des meilleurs uniquement sont valorisés. C'est pourquoi ceux qui se débrouillent en Anglais prennent les cours en Anglais, régis par les règles des étudiants étrangers, pour espérer remonter leur moyenne... Même si le concours postbaccalauréat pour rentrer dans une bonne université est déjà un grand moment de tension intense ces temps-ci tant c'est senti comme décisif à long terme, la fête continue dans l'universitaire, et laisse espérer un avenir radieux dans une entreprise qui leur fera garder le même rythme de travail. Le plus inquiétant est que les parents poussent leurs enfants dans ce sens de l'excellence, leur mettant la pression de l'échec sur les épaules (si tu échoues, c'est toute la famille qui a échoué). Nota bene : la Corée devance le Japon dans son taux de suicide. Pour NTM, c'était laisse pas traîner ton fils, pour les Coréens, ce serait plutôt un appel à l'aide pour laisser traîner un peu ton fils...

Suis-je un étudiant comme les autres ? Non je suis étranger et j'en profite bien. Ne m'étant peu chargé de cours je peux m'adonner à d'autres activités qui justifient le fait d'être à l'étranger comme la découverte du pays, et je garde la vision des études que j'avais en France – mieux vaut ne pas prendre trop de cours pour choisir quoi étudier dans son temps libre. Mais comparé aux autres étudiants étrangers, comment suis-je ? J'ai du mal avec la technique d'apprentissage de la langue par rabâchage, c'est un fait. Je doute également que les quiz soient une bonne manière d'évaluer le niveau de quelqu'un. Mais je me prends au jeu, au moins pour voir, avant de pouvoir me permettre de juger. Les Chinois n'ont pas l'air d'avoir de problèmes avec ce système, je ne reviens pas là-dessus. Maintenant, si je me compare aux autres Européens (à défaut de pouvoir y ajouter des Français de l'EPITA, l'autre école française en partenariat avec cette université, qui n'a envoyé personne ce semestre), je ressens une différence. Je l'attribue à Sciences-Po, mais pour une fois, je ne l'attribue pas en mal. D'habitude en France, quand je rencontre quelqu'un, je n'aime pas dire que je suis à Sciences-Po car la personne va faire une remarque, ou changer subitement sa manière de penser et de s'exprimer vis à vis de moi, bref une distance se crée. Ici, ô joie, personne ne sait ce que c'est donc tout se passe bien. Enfin, presque. Pour une fois, je peux dire que ces deux dernières années à trimer à Sciences-Po m'ont été utiles, et après en avoir parlé avec Géraud on était assez d'accord sur certains points. Primo, nous y avons acquis un certain nombre de connaissances en peu de temps, une culture générale qui sert enfin à quelque chose quand on rencontre des gens d'autres pays et qu'on peut parler de choses avec eux que l'on connaît en commun. Et bien étonnamment, ce n'est pas le cas de tous les étudiants étrangers. J'ai été abasourdi lorsque l'un d'entre eux a dit à une fille de Hong Kong que c'était une île, et qu'il ne faisait pas la différence entre Taïwan et Hong Kong. Qui plus est, en cours de sociologie, je me rends compte que tout ce qu'on a étudié avant sont les fondamentaux, les immanquables, les références des sciences sociales, et qu'on est à peu près paré maintenant. Secundo, dans la continuité de la prépa, c'est difficile à dire mais ça apprend à penser. Ce n'est pas que donner des idées, c'est savoir comment penser. Je dis que c'est difficile à dire pour éviter tous les sous-entendus malsains au sujet de ceux qui n'ont pas fait Sciences-Po : je ne dis pas qu'ils ne savent pas penser, mais qu'on a acquis une dextérité et une habileté dans la façon de raisonner. En gros, là où à l'IEP on nous demande toujours de disserter, de nuancer, de réfléchir à la limite de nos propos, de mobiliser plein de connaissances de différents champs disciplinaires... ici, on évalue les gens à coups de quiz. Bien sûr un quiz peut être difficile, mais il ne demande que de l'apprentissage par cœur, pas de raisonnement, et, peut-être pire, pas de critique... Ça me semble complètement fou : réfléchir dans la vie de tous les jours ne consiste pas à répondre true ou false à une question ! Tertio, la raison la plus essentielle à mes yeux, c'est que ça nous a ouvert l'esprit. Pas comme le LSD ou la Bible, mais dans le sens où l'on est pas fermé à la nouveauté et à la différence – bien qu'il y ait toujours des attardés dans l'école qui resteront toujours bornés, mais rien n'est infaillible – et c'est quelque chose qui se voit dans la vie de tous les jours. C'est ainsi que des phrases telles que « you're so French » grincent comme un violon handicapé. Ce n'est pas que les gens sont nationalistes, c'est qu'ils pensent que le monde est découpé en nations, que l'on tient une bonne part de son caractère et des ses habitudes de ses coutumes nationales. Je parlais économie avec un Kazakh et je disais que si j'ai une augmentation de salaire, je n'augmenterais pas mon temps de travail, car je ne vis pas pour travailler mais je travaille pour vivre. Et il m'a répondu : « so you don't care about your country? You should be proud of your country and work for it! ». Là je me suis rendu compte d'une différence supplémentaire. De même, dans un anniversaire où des gens de plein d'origines différentes sont ensemble, je n'y vois qu'un groupe de gens qui s'entendent bien et veulent offrir un cadeau à un autre, sans aucune autre considération. Pour d'autres, nous sommes des gens différents qui nous réunissons ensemble. L'appartenance nationale précède en quelque sorte le fait d'être des êtres humains. C'est pourquoi il y en aura tout le temps un pour sortir que c'est marrant, les Espagnols sont tout le temps en retard, les Allemands boivent tous de la bière, etc. Et tout le monde se complaît là-dedans, ce n'est même pas de la moquerie, tout le monde est satisfait avec ça et ne va pas chercher plus loin. Ce n'est pas du nationalisme agressif qui va dire que l'un est meilleur que l'autre, c'est juste une perception des gens comme ayant des propriétés nationales insurmontables. D'où ma préférence croissante pour traîner avec les Coréens, Chinois et Japonais qui semblent ne pas faire de différence pareille alors qu'ils auraient autant de raisons historiques que nous de le faire. À rester avec eux, la distance qui nous sépare sur tous les plans tombe, et je m'attache à lui donner les derniers coups de pelleteuse. Le simple fait de vivre avec eux, de passer une soirée ou un après-midi entouré seulement par des Asiatiques, ce n'est pas désirable pour ressentir l'exotisme banal des touristes, mais c'est désirable pour sentir qu'il n'y a qu'une différence vraiment crédible, à savoir le langage, et que nous travaillons tous à y remédier. Je sais, venant de moi, ce discours envers Sciences-Po semble étrange. Mais qu'on ne s'y trompe pas, je ne suis pas devenu corporatiste maintenant que je suis dans le cadre corporatiste de l'University of Seoul. Je ne loue ses effets que sur le plan pédagogique et scientifique à présent que j'ai du recul. J'ai juste l'impression que je suis désormais plus flexible et que je peux mieux m'adapter que d'autres (cela ne signifie pas que je suis plus intelligent qu'eux, mais si je veux être vilain, qu'eux ne cherchent pas à s'adapter et ont les mêmes pratiques et comportements qu'ils auraient en Europe – pour être encore plus vilain je dirais c'est parce qu'ils sont en business administration). Si je sais bien prononcer le mot coréen « shuiyeoweoyo », cela veut-il dire que les Français savent instinctivement bien parler Coréen ou cela signifie-t-il que j'ai bossé ma prononciation ?

Sans transition, ça pète de partout en France j'ai l'impression. C'est bien même si rien ne changera je pense. Je suis resté interloqué quand j'ai lu que Thibaut et Chérèque ont appelé les manifestants à garder leur sang-froid et à ne pas répondre aux provocations de la police et des casseurs. C'est vrai que la CGT a changé depuis les grèves de 1947. Mais quand même, que les gros syndicats se mettent à parler de casseurs, est-ce que ça veut pas dire qu'ils rentrent eux aussi dans la logique sécuritaire ? D'accord, j'ai lu à plusieurs endroits que la police provoque pour que les gens réagissent violemment pour qu'au final cela justifie les mesures sécuritaires, donc il faut être pacifiste pour les faire perdre. Mais est-ce que ça veut dire les faire perdre sur le long terme ? Aujourd'hui on parle de casseur, mais qui dit ça ? Qui a la parole suffisamment sacrée pour que tout le monde soit d'accord avec lui pour définir telle personne comme un casseur ou tel acte comme un cassage ? Bien sûr, personne n'a envie que tout dégénère et que la violence soit la seule qui obtienne la victoire. Mais si on était sous un régime communiste autoritaire, le gouvernement ne qualifierait-il pas de casseur aussi ceux qui manifestent pour changer ce qu'ils trouvent odieux dans leur système politique, et ne tenterait-il pas de les criminaliser ? Même si je ne peux pas être d'accord avec la violence, d'un côté comme de l'autre, attention aux mots : employer le discours du pouvoir, c'est tomber dans la logique du pouvoir, c'est le conforter, le reproduire, ce qui est le comble quand on est manifestant. Pas de photo aujourd'hui pour la peine.

Mise à jour : à propos du café...

5 commentaires:

  1. Ça fait déjà pas mal de temps qu'ils parlent de "casseurs" ; tout comme les services d'ordre de la CGT, depuis le CPE, se sont fait une spécialité d'empêcher les "jeunes de banlieue" de rejoindre la manif'. Jusqu'à ce que les seconds en aient marre et se vengent en dépouillant des manifestants, trop horrifiés à l'idée d'être qualifiés de "casseurs" pour se porter en aide à ceux qui prennent des coups ou se font voler leur smartphone.

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  2. Non mais ce n'est pas gentil de casser. Il faut s'aimer les uns les autres et accepter le martyr! Putain mais qu'est-ce que je raconte moi? Faut prendre les marteaux, les faucilles et remettre la guillotine place de grève! Depuis que je suis ici, en Bavière, je fais des cures de marxisme pour être sûr de ne pas sombrer dans le catholicisme le plus débridé... à moins que ce ne soit le plus bridant...

    Le bon système des QCM et autres joyeuseté du type. Dire que c'est ça l'excellence du système ricain qu'on essaye de nous vendre. Et le pire, c'est qu'il sort aussi de là des gens critiques et qui réfléchissent! Ici, étrangement, les Allemands me semblent avoir concilié les bons côtés de deux systèmes (ou en tout cas, les Bavarois qui ont le pognon et le sortent pour faire fonctionner leurs université). Les examens finaux pour les cours magistraux c'est plein de petites questions où il faut avoir appris le cours par cœur pour y répondre. En même temps les cours magistraux, les Vorlesungen, ont pour but de te permettre une fois le cours fini de compléter ta culture par des lectures (Vor-lesen) et de te délivrer les connaissances les plus modernes par des chercheurs spécialistes de ces domaines.

    Les TD par contre (qui, étrangement, peuvent ne pas être associé à un CM) visent à te faire réfléchir et nul question d'apprendre par cœur. Il faut participer à la discussion sur des documents distribués à l'avance, tenir des exposés et rédiger des travaux de recherche d'une quinzaine de pages. À mon avis, le seul défaut des boches, c'est que planchant rarement sur table pour rédiger dissertation et commentaire, ils sont bordéliques et les plans en dix parties ça ne leur fait pas peur! Il parait par contre que la plupart des profs bavent devant les français quand ils entendent les mots problématisations et plan en 2 parties deux-sous parties ou 3-3. Ça manque aux Allemands. Apprendre ils savent faire, lire et chercher des informations de manière critique, ils savent aussi, mais nuancer un point de vue, exposer consciencieusement le point de vue adverse pour se l'approprier en le nuançant, ils ont du mal. Il est vrai que l'IEP nous a au moins donné l'amour du dialogue, au sens premier du terme, de faire parler les thèses et de laisser la raison circuler entre elles pour en faire une synthèse. Étrange quand on sait que le fameux plan dialectique tant aimé des prépas est un des legs de Hegel...

    Enfin, je suis content de voir que tu te plais en Corée et que tu "t'intègres" (le terme est-il pertinent dans un tel pays et en si peu de temps) ou en tout cas que tu te mélanges avec tes hôtes et ne restent pas avec les européens. C'est à mon sens un des drames du double cursus franco-allemand que de laisser la tentation de rester entre nous.

    Bon je repars vers la BU pour aller bosser sur le camarade I. V. Saline (un exposé à préparer!). À plus donc camarade! Bon concerto ;-p et au plaisir de te relire!

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  3. J'ai eu quelques nouvelles de toi par Simon... Alors il paraît qu'on se fait refouler par le parti communiste russe au téléphone ? Il m'a aussi dit que tu ne parlais qu'Allemand même avec les Français, ça ne m'étonne pas de toi, et l'exposé sur Staline aussi (dans la continuité de celui sur Robespierre il y a deux ans ?). Je viendrai vérifier si tu as bien régressé en Français l'an prochain...

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  4. Elodie Patton 11821 octobre 2010 à 09:58

    Je t'ai envoyé un mail sur onvamourir@gmail.

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  5. Ahhh le café, une religion chez les controleurs, un jour toi aussi tu connaitra peut être le bonheur de déguster un espresso dégueulasse à 5h du matin au foyer de Serqueux ! :P

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