mardi 15 février 2011

La langue

En cette matinée avant un après-midi de partiels de Coréen, j'ai pensé rédiger un article consacré à cette langue, article qui sera sûrement le dernier avant notre voyage au Japon (je pars samedi). Ce sera l'occasion de faire le plein de photos pour ceux qui ont la couleur. Donc le Coréen, comment résumer ce que c'est en quelques mots ? Dans l'antiquité et le moyen-âge, les Coréens utilisaient les caractères chinois pour lire et écrire, mais les prononçaient déjà à leur façon. Ils parlaient Coréen, mais empruntaient leur système d'écriture au Chinois. La propagande nationale coréenne actuelle met toujours en valeur le roi Sejong qui, malgré les réticences de l'aristocratie éduquée, a convoqué une commission en 1446 chargée de créer un système d'écriture facile d'accès pour sa population illettrée. Bien qu'il y a encore eu des fluctuations depuis, ont ainsi été posées les fondations du hangeul, le système d'écriture actuel. Aujourd'hui, les caractères chinois, appelés hanja, sont toujours enseignés dans le secondaire, mais ils se sont de moins en moins utiles. Même si le Chinois a été simplifié avec le temps, le Coréen emploie toujours les anciens hanja. Cependant ne pas connaître un seul hanja n'est pas problématique. On en trouve dans des revues et livres scientifiques, on dit aussi qu'ils sont nécessaires pour lire les journaux mais je n'en ai pas vu dans les quelques journaux que j'ai regardés. Cette diminution de leur présence est l'effet d'une politique nationale (pour ne pas employer un mot en -iste) d'indépendance culturelle. Le rejet des hanja est une façon d'affirmer l'unicité du Coréen face au Chinois. Ce qui reste assez paradoxal, car à l'instar du Japonais, le Coréen tire son étymologie du Chinois. Nombre de mots sont très proches du Chinois, ce qui rend son apprentissage relativement facile pour les étudiants chinois. Il y a parfois deux racines possibles pour employer un mot en Coréen, mais qui ont une légère différence de sens selon l'étymologie. Ainsi, il, le mot pour jour d'origine chinoise, désigne plutôt le jour en lui-même, la date, tandis que nal, le mot pour jour d'origine coréenne, désigne plutôt la journée, c'est-à-dire la durée, le temps écoulé dans cette période.

J'ai maintenant une brochette d'exemples bien rôtis à vous livrer pour vous montrer qu'une fois la difficulté conquise l'apprentissage d'une langue sans rapport avec la sienne peut être passionnant.

  • Les expressions imagées. D'une part, il est très étonnant de découvrir des expressions idiomatiques qui sont exactement les mêmes qu'en Français ! Avoir le cœur léger, se traduit littéralement par maeumi gabyeopda, et a le même sens imagé. Ça c'est vraiment curieux. Mais avant de dire que c'est universel, faudrait se renseigner auprès des tas d'autres langues qui existent. D'autre part, c'est aussi intéressant de découvrir de nouvelles expressions. Maeume deulda, porter dans son cœur, signifie affectionner particulièrement ; maeumi ttatteutada, avoir le cœur chaud, renvoie à une personne gentille, intentionnée. Les expressions sur le cœur font foule, mais on peut aussi voir ipmashi opda, ne pas avoir de goût sur la bouche, qui signifie ne pas avoir d'appétit. Allez, un dernier exemple pour la route avec la bouche, ibi mougeopda, avoir la bouche lourde : je pensais la première fois que ça signifie que quelqu'un est lourd ou qu'il ne s'est pas lavé les dents, mais plus drôle encore, ça veut dire que cette personne est capable de garder un secret !

  • Monsieur, Madame. Il y a un équivalent qui s'utilise cependant plus souvent qu'en Français : sshi. C'est une façon polie d'adresser la parole. Bon, je m'y suis fait à entendre une prof appeler « Camille chie ».

  • Être et avoir. Le premier est assez peu usité, le deuxième n'existe pas. Ça, c'est assez déroutant au début. Mais au fur et à mesure qu'on rentre dans la langue et dans la logique, on se rend compte qu'on n'a pas vraiment besoin de ce est un auxiliaire en Français. En revanche en Coréen, ils ont d'autres verbes employés à tout bout de champs : hada (faire) et itta (exister, il y a). Le second n'est ni être ni avoir, mais il peut servir de traduction pour eux. « Où es-tu » se traduit par « où existes-tu », et « as-tu 10 francs » se traduit par « existe-t-il 10 francs pour toi ». Quant à hada, ça sert pour tout, et principalement pour les adjectifs. Alors qu'en Français on va dire « je suis fatigué », on dit littéralement en Coréen « je fais fatigué », mais le sens est bien « je suis fatigué ».

  • Mots étranges. Il y a des mots que j'apprends et qui sont impossibles à traduire, ou alors très difficile car je n'ai pas d'équivalent. Alors dites-moi si pour chungon, qui désigne la fatigue qui traverse les gens au printemps, il y a un mot en Français. Déjà je ne suis pas au courant qu'on soit particulièrement fatigué en printemps... Évidemment les noms de plats il n'y a pas besoin de les traduire, les noms de station de métro, mais pilgidogu, qui renvoie à tous les objets qui permettent d'écrire (feutre, crayon, stylo...), comment on peut dire ça ? Là tout de suite ça calme les profs de prépa qui nous emmerdaient parce qu'en Anglais on ne faisait pas de traductions précises...

  • Traductions littérales invraisemblable. Vous commencez déjà à le voir, il faut oublier de passer par la traduction littérale pour comprendre le sens. Il faut juste baigner dans la logique de la langue et s'il y a vraiment besoin de traduire, alors faut inventer. Remarque, ça laisse une grande marge d'action. Mais on se rend compte que les préoccupations des peuples peuvent être différence au vu de la grammaire. Déjà, une langue qui fait des distinctions à un endroit où une autre ne fait pas cette même distinction montre que cette première langue y attache plus d'importance (et faire cette distinction complique les choses). Distinction de base en français : le locuteur. En Coréen, le verbe ne s'accorde pas avec le sujet, selon que ce soit je, tu, il... D'ailleurs ces mêmes pronoms sont assez peu usités en Coréen. Encore plus impressionnant : alors qu'en Français, dès qu'une phrase est complexe, avec une proposition, ça peut devenir un casse-tête de savoir quelle est la bonne conjonction de subordination à employer (qui, que, où, lequel, dont, etc). En Coréen, rien à foutre de tout ça ! En revanche je ne vois pas trop comment expliquer le fonctionnement, car comme je l'ai dit, les traductions littérales n'ont pas de sens... Je n'ai pas d'exemple sous la main là tout de suite, mais ne vous inquiétez pas, je ne fais pas que me rendre compte que ma propre langue maternelle est étrange, il y aussi des distinctions qui me brûlent les neurones en Coréen !

  • Vive les dictionnaires. Je suis assez lent à comprendre certains mots, et quand la prof me pose une question, ça peut faire bizarre. Prenons le mot biwon vu en cours récemment. Il désigne un jardin royal d'un palais qu'on peut visiter dans Séoul. Et quand la prof demande aux élèves de la classe « il y a bien un ou des biwon en Chine, n'est-ce pas ? Au Japon aussi ? Et en Mongolie ? En France, j'ai un doute, il y en a un ? », j'ai mis bien du temps à comprendre que le mot biwon ne désigne pas seulement un jardin royal précis mais est aussi le terme générique pour jardin royal ! Donc je lui ai répondu que non, alors qu'en fait on pourrait peut-être dire que Versailles fait office de biwon...

Bref, comme je conclue avec ce partiel qui approche 10 semaines d'apprentissage intensif de Coréen (et qui me permettent de ne pas bosser le semestre prochain si je veux car je finis ainsi mon contrat de 360 heures avec l'IEP), je peux affirmer qu'apprendre une langue étrangère, c'est bien, vous connaissez la rhétorique de hippie qui dit qu'on est tous amis sur la planète. Au lieu de vanter les mérites du Coréen, je vais finir cet article en parlant de l'Allemand. Même si mon niveau n'était déjà pas extraordinaire ces dernières années en Allemand, ne pas le parler pendant huit mois a fait des ravages. Bien entendu il y a des Allemands ici, mais l'Anglais est toujours préféré car c'est le langage que tout le monde parle (et c'est plus poli de parler Anglais quand il y a d'autres gens à côté). Du coup j'ai essayé de parler Allemand la dernière fois, et tout s'embrouillait avec le Coréen, je demandais toutes les dix secondes « comment on dit ce mot déjà »... Ça promet pour l'année prochaine ! Aussi, en cours de Coréen, j'ai eu une expérience assez psychédélique, je ne sais pas ce qui s'est passé. Pendant la pause de 10 minutes entre deux heures, je me mets à écouter de la musique, française, et en même temps je lisais ce qu'écrivait la prof au tableau, en Coréen. Ça a dû bouillonner dans ma cervelle, car j'ai commencé à me dire que la musique que j'entendais, en Français, ce n'était qu'une convention, et que si je voulais, ça pourrait très bien ne pas avoir de sens. Pas plus que les symboles bizarres écrits au tableau. Et que le type qui chante ne se rend pas compte que ce qu'il dit n'a pas de sens. J'ai chassé cette vilaine pensée nihiliste en me concentrant sur les nichons de la prof.


On voit ici l'alphabet hangeul original, qui a subi pas mal de modifications depuis

L'intitulé signifie "Le roi Sejong", sa statue en bronze est en plein centre ville

Unrelated : moi qui joue un instrument de percu traditionnel

6 commentaires:

  1. Juste pour te dire que "Maeume deulda", porter dans son cœur, ça existe aussi en français.
    (ma Maman elle le dit en tous cas! )

    Bisous

    RépondreSupprimer
  2. Oulah évite Brassens en cours de coréen, c'est un coup à faire un AVC !

    RépondreSupprimer
  3. Slm, j'apprends l'alphabet hangeul en ce moment, et la photo de l'ancien sur la statue du trône du roi Sejong est assez marrante.
    C'est super intéressant sinon.

    RépondreSupprimer
  4. Nan c'était même pas Brassens, c'était du IAM...

    RépondreSupprimer
  5. Et la photo des nichons de la prof ?

    RépondreSupprimer
  6. docdory a dit ...
    Je suis confronté avec des problèmes approchants dans l'apprentissage de la langue mongole, que je travaille pour des raisons professionnelles ( j'ai de très nombreux patients mongols qui, parfois, ne parlent pas un mot de français )
    Les verbes avoir et posséder n'existent pas en mongol ( ils n'existent pas non plus en turc ), le verbe être existe , mais n'est pas systématiquement employé. Pour exprimer le fait d'avoir quelque chose, on ajoute à la fin du mot le suffixe tai ou teu ou autre, selon les règles complexes de l'harmonie vocalique, en fonction de la voyelle principale du nom suffixé.
    Par exemple , on dira " bi meurteu " j'ai un cheval ou " bi maschintai " j'ai une voiture . Le mot " bi " signifie " je " , et " meurteu " signifie quelque chose comme " chevalavec ' comme si le nom " cheval " se transformait en verbe " chevalavecquer " ( la distinction entre nom et verbe est assez floue en mongol , un nom pouvant se transformer en verbe selon les besoins et selon sa place dans la phrase ).
    Le verbe mongol ne s'accorde pas avec le pronom personnel, donc si l'on connaît une forme verbale, on la connaît immédiatement a toutes les personnes du singulier et du pluriel, et pour tous les verbes.
    Les temps mongols sont assez exotiques , comme par exemple le " participe présent-futur " !
    Le nom de famille revêt une très grande importance en mongol, et est considéré comme une personne. On ne dit donc pas " quel est votre nom ", mais " qui est votre nom " ( tani ner chen bé = votre nom -qui-question )
    La forme interrogative s'exprime par une particule en fin de phrase qui varie selon le contexte.

    L'ordre de la phrase mongole est le plus souvent sujet complément verbe.
    Le mongol ajoute des suffixes qui ressemblent à des déclinaisons ;
    Exemple " bi mongoloor yerdakh " = je mongol/en parle ( je parle (en) mongol )
    ou " bi francaas irsen "= je France/de viens ( je viens de France )
    La négation se fait en ajoutant un suffixe sigifiant " non " au verbe
    exemple " bi angliar yerdakgouï " = je anglais/ parle-en/non ( je ne parle pas anglais )
    Le pluriel est facultatif , et sa formation, par adjonction de suffixes variés, est beaucoup plus compliquée qu'en Français !
    certains concepts qui , en français , s'expriment par une phrase, ne s'expriment que par un seul verbe en mongol , ainsi il y aura des verbes pour dire, par exemple, " avoir froid", "avoir faim " ou " être en congé "

    RépondreSupprimer